El árbol – Laura Collignon – 1er prix résidents

Aujourd’hui, j’ai commencé à peindre un arbre. A l’aquarelle. Il semble comme tous les autres. Mais, sur ses branches délicates et bigarrées, dansent une nymphe et un faune.

Aujourd’hui, cela fait exactement deux ans que je suis rentrée en France. J’ai vécu quelques mois dans un pays méconnu, que mes amis savent désormais situer sur le globe.

Là-bas, très loin, il s’est passé quelque chose d’étrange : la Guarimba. Ce mot n’a de sens que dans un seul pays au monde. Il a pourtant fait partie de mon quotidien durant de longues semaines. Le pays s’embrase, les villes se barricadent, les hommes survivent. J’avais quitté ma France sans savoir que j’allais vivre des mois de guerre civile non-officielle. Mon pays ne m’a jamais paru si lointain et si doux. Mais je suis restée, j’ai appris et j’ai grandi.

Pourtant, le retour en France n’a pas été simple. Guarimba, lorsque dans une conversation tu m’échappes, les sourcils se haussent. Personne ne sait pour toi. Ici tu n’existes pas. Je me mure dans le silence. Une barricade sur la bouche, encore.

C’est dans cet état d’esprit que je suis retournée à la Cité Universitaire. Perdue dans un lieu familier, mais liée jusqu’aux entrailles à un pays qui n’est pas le mien, le pays de la Guarimba. 311 jours de ma vie et des racines désormais plantées dans deux continents. Je suis un arbre qui ne tient plus debout. Il n’y a plus d’hommes armés qui errent dehors, mais je continue à vivre enfermée.

Un matin, dans la cuisine du Collège d’Espagne, un inconnu pose son plateau repas en face de moi. Ce minuscule geste du hasard, anodin et si banal, fait exploser ma bulle de solitude. Il vient d’un continent que je ne connais pas encore. Sa peau est d’une autre couleur, ses paroles franches et vives. Il me prend sous son aile. Peu à peu, je descends de ma barricade imaginaire. Les nuits légères s’enchaînent dans Paris, que je redécouvre. Au milieu de ces êtres d’ailleurs, je me sens à nouveau parmi les miens.

Un soir, nous profitons de l’été tardif dans la terrasse intérieure du Collège. C’est l’un de ces moments simples, quotidiens, sans doute anodins pour eux. Ils ne savent pas que ces tous petits instants sont pour moi une véritable renaissance.

Une nuit, un garçon espagnol se glisse entre mon protecteur et moi. Perçoit-il la faille sous l’allégresse retrouvée ? Pour la première fois depuis mon retour, sous ses questions douces, son visage attentif, je m’entends raconter la Guarimba, et tout le reste, la forêt tropicale, les montagnes, mes élèves, tous ceux que j’ai l’impression d’avoir abandonné là-bas.

Très vite, on ne se quitte plus. Même si tu dois partir bientôt, dans quelques jours. Un contrat prestigieux t’attend, loin d’ici. Cela n’entame pas notre légèreté. Viens, Paris est à nous pour quelques jours. Ivres de musique, d’opéra, de lectures, de rires, tu lui dis adieu et je renoue avec ma ville. Avec la vie.

La dernière nuit, nous nous perdons dans le parc de la Cité. Entourés d’une nuée de lampes semblables à des pieuvres en mouvement, on se tient la main comme des enfants. Tu me murmures des poèmes à l’oreille. Désormais, la plume de Neruda me ramènera toujours vers toi.

Sous la pleine Lune, dans le froid naissant, au milieu de la pelouse déserte, nous entamons une valse silencieuse. En une seule nuit, tu transfigures tout un parc pour moi, pour toujours.

C’est quelque part par là, dans ce parc, que nous avons planté la graine de notre amour, notre arbre. El árbol, dans ta jolie langue. Et aujourd’hui, c’est lui que je suis en train de peindre. Ses branches sont couvertes de touches de piano, de poèmes, de tableaux, de billets d’avion. Des branches où s’amusent une nymphe heureuse, et un faune rieur.

Oui, cette Cité est bien celle de la Sérendipité.


A propos de Laura Collignon

En une phrase : Laura 26 ans, passionnée par l’Amérique latine et la pédagogie alternative.

Je viens de décrocher mon premier poste dans une start-up qui conçoit des MOOC : des formations en ligne nouvelle génération sur la culture digitale, le marketing, entre autres !

J’ai un parcours universitaire en zigzag : après une prépa lettres, j’ai suivi un Master Recherche, tout en prenant des cours d’économie sociale et solidaire dans une école de commerce. Je suis ensuite partie une année au Venezuela, où j’étais prof de Français. A mon retour, j’ai repris des études d’échanges internationaux.

J’ai vécu trois années à la Cité Universitaire, dans trois maisons différentes. Je lui dois beaucoup d’émotions, de pleine lune, et de nuits magiques.

Au sujet du 3ème concours 17 boulevard Jourdan

Le 3ème concours de récits 17 boulevard Jourdan s’est tenu de novembre 2015 à février 2016, invitant les participants à écrire une histoire réelle ou fictive, à la première personne, se passant à la Cité internationale et ayant pour thème « La Cité de la sérendipité », les hasards heureux.

Avec le soutien de :

  • Cité Internationale
  • 6 mois
  • Clairefontaine
  • Parigramme
  • Mairie du 14ème arrondissement
  • Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF)
  • Éditions Diane de Selliers
  • Radio Campus Paris