L’île aux Centaures – Ariana Saenz Espinoza – 2ème prix résidents

Comme les étoiles apparaissent puis disparaissent (d’où vient cette tendresse ?)
Marina Tsvetaeva

La mélodie du Centaure qui danse, joueur d’aulos ancêtre du hautbois, a disparu dans la nuit des siècles. Pourtant, quand je me promène du côté de la Fondation Hellénique, les accents de ces statues hybrides me renvoient la pérennité d’un éclat. Aussi, lorsque tes yeux croisent les miens au détour d’une seconde, à l’interstice, il me semble encore y entendre le vertige des ombres de ce soir-là dans le hall de la Maison Internationale. Je ferme les yeux pour isoler ce vertige, pour l’enfermer, le retenir dans la pierre du souvenir comme un talisman. Mais combien de temps vivent les pierres ? Jusqu’où peut s’étendre le frémissement attentif d’une ombre ? Peut-être à l’ensemble des arbres du parc et même au grand chœur matinal des oiseaux. On dit des perruches vertes à collier qui ont l’habitude de se poser sur le chêne de la Fondation Argentine qu’elles sont une espèce invasive, une plaie dit-on, et je pense à cette autre plaie qu’un certain poète a nommée déchirement sonore.

Cependant revenons-en au début, à la mélodie perdue des Centaures et au vertige d’un soir où on s’est retrouvés pour une quelconque raison seuls dans cette salle marmoréenne, assis l’un près de l’autre sur un banc en bois sculpté. Revenons à la pénombre silencieuse de minuit, à l’heure incertaine où la lumière et l’obscur ont chuchoté quelque chose qui ressemblait à de la musique ou de la poésie. Alors on s’est tus, on est restés là sans bouger et on a continué à se taire un moment. Les jours suivants je me suis amusée, parfois douloureusement, à poursuivre l’étrange harmonie propagée par le bec jaune-orangé d’un merle puis rompue sous le poids des branches renversées du cèdre bleu pleureur, sous lequel un autre soir on ne s’est pas embrassés. Car oui, j’oubliais, ta fiancée t’attend à Buenos Aires.

La suite de ce récit nous conduit à présent dans un rêve. En proie à la mélancolie la plus naïve, du reste assez commune chez une étudiante en lettres, j’avais passé une partie de la nuit à sangloter dans ma chambre. Le matin, exténuée par les heures d’insomnie, je décidai de dormir une heure de plus avant le déjeuner. Le sommeil me plongea dans un décor préhistorique ostentatoire, où le campus n’était pas une œuvre architecturale, mais un immense aérolithe, un minéral gigantesque creusé de galeries rudimentaires où des personnes affairées, vêtues de toges en peau de bête allaient et venaient. Le titanesque bloc de pierre se mit soudain à trembler, annonçant une nouvelle extraordinaire. Tout le monde fut dépassé par une joie unanime, et je courus vers toi dans un élan d’enthousiasme pour t’entraîner vers la sortie. Seulement tu m’as arrêtée dans mon élan et on s’est retrouvés face à face sur le seuil de la porte. N’est-il pas redondant d’évoquer le caractère fortuit de ce qui déroule dans l’univers des songes ? Certainement, néanmoins je déclare la découverte hasardeuse fut-elle un songe, d’un trésor inattendu.

J’ai dit face à face après que tu aies freiné la chevaleresque euphorie avec laquelle je comptais t’emmener au-delà des grilles de la porte et au-delà de toute grille et de toute porte au-delà… Tandis qu’autour de nous un tourbillon scandait le refrain nouveau, nous étions comme deux sourds absorbés l’un par l’autre jusqu’à ce que tu engages une lutte, titanesque elle aussi. D’une main tu me saisis la nuque, de l’autre la joue gauche en m’attirant vers toi pour déposer un interminable baiser sur ma joue droite. En vain je tentai de me libérer de ce geste et plus je te repoussais plus tu appuyais avec force tes lèvres sur mon visage, plus cette étreinte épousait les traits inaudibles d’un amour qui n’est pas une évasion mais bien un déchirement sonore, une mélodie des arcanes qui ne saurait être perdue. Depuis la nuit des siècles, les Centaures de cette île merveilleuse que l’on appelle la Cité en sont les gardiens fidèles.


A propos d’Ariana Saenz Espinoza

Née à Paris, je suis issue d’une famille sud-américaine. J’ai vécu à cheval entre la France et l’Argentine, où j’ai étudié une partie de ma scolarité au lycée français de Buenos Aires.

Titulaire d’une licence en Langue, Littérature, Culture et Société Hispano-américaine, je termine actuellement, mon Master I Recherche en études hispaniques à la Sorbonne nouvelle dans le cadre duquel j’étudie la correspondance de María Zambrano, philosophe espagnole de l’exil républicain,. Pour le Master II, j’intègre l’EHESS. Je travaillerai sur l’Histoire de la pensée juive argentine. Venant d’une famille d’écrivains, la littérature a toujours occupé une place centrale dans ma vie.

C’est fou comme on parle toujours mieux de tristesse. Le bonheur est simple, si simple même qu’on néglige souvent d’en parler. Ne faisons pas cette erreur, voilà ce qu’on pourrait en lire le temps d’un café… et d’un sourire.

Au sujet du 3ème concours 17 boulevard Jourdan

Le 3ème concours de récits 17 boulevard Jourdan s’est tenu de novembre 2015 à février 2016, invitant les participants à écrire une histoire réelle ou fictive, à la première personne, se passant à la Cité internationale et ayant pour thème « La Cité de la sérendipité », les hasards heureux.

Avec le soutien de :

  • Cité Internationale
  • 6 mois
  • Clairefontaine
  • Parigramme
  • Mairie du 14ème arrondissement
  • Fédération Internationale des Professeurs de Français (FIPF)
  • Éditions Diane de Selliers
  • Radio Campus Paris